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La chasse à la tonne sur le lac de Sanguinet

Cabanes camouflées aménagées de différentes tailles, les tonnes sont des installations de chasse disposées sur l’eau, autour du lac de Sanguinet. Conçues et utilisées par les chasseurs de gibier d’eau, ces constructions en bois étaient, à l’origine, des tonneaux de grandes dimensions en guise d’affût.

La commune loue 24 tonnes, réparties le long des berges du plan d’eau ; sur la zone sud, seize, du camping La Rive au port de l’Estey, et sur la zone nord, huit, de la plage du Broustaricq à celle de Put-Blanc. La mairie loue les emplacements par bail civil conclu avec le locataire. La durée est limitée à cinq ans, renouvelables. Le règlement, récemment mis à jour, met l’accent sur la protection de l’environnement. L’objectif est de préserver le caractère naturel du site lacustre. L’ossature et le bardage doivent s’intégrer dans le paysage. Les matériaux non biodégradables sont interdits.

La chasse à la tonne, exercée principalement dans les marais et zones humides, se situe donc dans des milieux représentant un fort enjeu écologique, tels que la zone Natura 2000 ou le site de l’Association des chasseurs gestionnaires de l’environnement lacustre du Born (Acgelb).

Les chasseurs ont l’obligation d’entretenir leurs installations ainsi que les parcelles attenantes sur lesquelles la chasse au gibier d’eau est pratiquée. « Avec le temps, certaines tonnes étaient devenues vieillissantes, voire vétustes. Nous avons donc mené une campagne de sensibilisation auprès des locataires afin de les réhabiliter et de procéder à un nettoyage des déchets accumulés au fil des ans. Cette démarche a suscité un vif intérêt auprès des chasseurs qui se sont investis dans la remise en état de leur tonne », se félicitent les responsables de la commission municipale de l’environnement. Des chasseurs de canards à la tonne (appelés aussi « tonnayres ») qui ont contribué à préserver la belle image d’un paysage lacustre exceptionnel, en acceptant d’effectuer ce coup de jeune sur le patrimoine local.

 

Cette technique traditionnelle de chasse du gibier d’eau, autorisée sur le littoral français et pratiquée de nuit, compte des amateurs dans les Landes. Du crépuscule au petit matin, « Sud Ouest » est allé découvrir cette pratique méconnue dans les marais du Born avec un passionné

Alors que les derniers rayons du soleil illuminent le chemin qui mène à la cabane de chasse sur pilotis, alias « Biganon », il est aisé de comprendre pourquoi ce chasseur considère ce lieu comme « son petit coin de paradis ». Ici, sur les rives landaises du lac de Cazaux-Sanguinet, le paysage lacustre se déploie aussi loin que porte le regard, les clapotis de l’eau se mêlant au chant des oiseaux aquatiques. Au cœur de ce paysage enchanteur, le Sanguinetois s’adonne à « sa passion de toujours », la chasse à la tonne.

 

« C’est une chasse qui fait partie de l’ADN landais, commence l’homme en observant le lac avec son regard bleu perçant. C’est une chasse au gibier d’eau qui se pratique de nuit, dans les départements côtiers, depuis des cabanes de chasse de moins de 20 mètres carrés. Dans la région, on parle de tonne, car à l’origine, les chasseurs passaient la nuit dans des tonneaux. Le principe est de faire poser des oiseaux migrateurs comme les canards ou les oies, qui se déplacent surtout de nuit, sur le plan d’eau juste devant. Pour cela, on utilise des formes en plastique et de vrais oiseaux, les appelants, qu’on sélectionne suivant leur chant pour attirer leurs congénères. »

« Quand on parle de circuit court, il n’y a pas plus court qu’ici. Je mets une ligne à l’eau, je ramasse les champignons derrière, je tire un coup de fusil, et c’est dans mon assiette »

 

Le tonnaire passe le plus clair de son temps dans sa tonne, véritable petite maison aménagée et criblée de guichets, des sortes de meurtrières permettant d’observer le plan d’eau et de tirer le gibier de l’intérieur sans être vu. « J’ai commencé à chasser à 14 ans. Je me servais du même sac pour aller à la chasse et à l’école. J’ai toujours préféré être là, au milieu de la nature, raconte l’ancien mécanicien agricole, tout en imitant à la perfection le chant de barges à queue noire qui ont tôt fait de lui répondre en se posant au milieu d’une petite île. C’est le summum quand l’homme parle aux oiseaux sauvages. Je suis très fort à ça, d’où mon surnom « Biganon », qui est le nom de la sarcelle d’hiver dans le coin. La chasse à la tonne, c’est la passion de l’observation des oiseaux et de la nature. L’acte de tuer n’est qu’un point à la fin de la phrase. Si on m’enlève tout ça, je ne sais pas ce que je ferai. C’est toute ma vie et je ne comprends pas que certains veuillent me la retirer. »

Alors que la nuit s’épaissit sur le lac, ce « gourmand » à la langue bien pendue se met à peler des patates en défendant avec vigueur son mode de vie : « Je me considère comme un véritable chasseur-pécheur-cueilleur autochtone. Nous sommes un peu plus de 900 dans le département, on devrait nous protéger au même titre que les Indiens d’Amazonie. Quand on parle de circuit court, il n’y a pas plus court qu’ici. Je mets une ligne à l’eau, je ramasse les champignons derrière, je tire un coup de fusil, et c’est dans mon assiette. » Pour autant, Yannick Suire n’a pas peur de prendre du recul sur certaines pratiques qui posent question auprès du grand public. « Certains ne sont là que pour ‘‘scorer’‘, partent à l’étranger pour tuer 50 oies dans un parc clôturé, mais ça ne me fait pas rêver. Moi, quand le frigo est plein, j’arrête. 99 % de mon temps est dédié à l’observation. Quand certains utilisent des magnétophones pour imiter le chant des oiseaux, je trouve ça malhonnête… »

« La chasse à la tonne, c’est la passion de l’observation des oiseaux et de la nature »

« Respect mutuel »

Alors que la nuit avance, le « tonnayre » s’attarde sur les débats actuels relatifs à la chasse. « Il faut du respect mutuel, on ne peut pas nous imposer notre mode de vie, d’autant qu’on paie pour être là. Je trouve aberrant qu’on construise des piscines à deux pas du lac et pourtant, je ne dis rien. Qu’on fasse pareil avec moi, se défend-il. La chasse à la tonne est autorisée depuis le premier samedi d’août, j’attends jusqu’à début septembre pour ne pas déranger les touristes. Je suis ouvert à tout le monde et je marche la tête haute car je suis fier de ce que je suis. Mon rêve est d’organiser, un été, un grand repas de chasse partagé avec des estivants pour créer une relation entre ruraux et citadins. Quand certains viennent jusqu’ici en pédalo pendant l’été, je suis heureux de faire découvrir mon environnement. »

Dans les grands étangs du nord des Landes, ce sont bien les chasseurs, par le biais de l’Association des chasseurs gestionnaires de l’environnement lacustre du Born (ACGELB), qui s’occupent de l’entretien des zones marécageuses situées sur les berges, classées Natura 2000. « J’ai rejoint l’association à 16 ans. Je nous considère vraiment comme les premiers écolos de France. Sans nous, personne ne ferait rien pour l’entretien de ces écosystèmes. On observe des résultats depuis cette époque, avec une augmentation de la population d’espèces locales protégées, comme la tortue cistude ou la loutre, avance Biganon avec enthousiasme. Nous sommes des protecteurs et des régulateurs. Si un jour on voit une espèce qui diminue, on sera les premiers à dire stop ! » En le regardant observer un martin-pêcheur avec passion au petit jour, quelques minutes après son réveil, on a bien envie de le croire.

Articles et crédits photos Francis Nin